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Homélie célébration oecuménique 11 11 10 Mt 25, 31-46

Pourquoi entendre une telle page d’évangile alors que nous portons dans ce temps de prière et de recueillement les victimes des conflits et la paix à batir dans le monde ? Il n’est pas question de paix, mais de jugement, qui semble sévère. Pourquoi réentendre cet extrait de Mathieu l’évangéliste ? Pourquoi ne pas entendre cette page que l’Eglise catholique propose en ce 11 novembre qui est aussi fête de la Saint-Martin, militaire comme certains d’entre vous le furent ou le sont encore ? Mais plus encore, une fois dépassés quelques pièges de lecture, ce tableau du jugement dernier pourait bien nous donner quelques fondements précieux pour consolider toute oeuvre de paix. Des pièges, il faut au moins en éviter deux. Le premier pousserait à croire que le partage entre brebis à droite et chèvres à gauche viendrait s’ajuster aux distinctions des sensibilités de la scène politique française liées au placement des députés à l’Assemblée nationale. Tel n’est pas le propos de l’évangéliste, je me permets de le préciser même si cela doit rassurer certains d’entre vous et en inquiéter d’autres. Le second piège est plus sérieux. Le tableau décrit ne vient pas rendre compte d’un scénario écrit d’avance, mais est comme tout récit de la Bible une invitation forte à aller à l’essentiel, à donner un vrai sens à notre existence. Il est invitation à porter un regard lucide et juste sur toute personne humaine. Je ne sais pas qui d’entre nous sera brebis et qui sera chèvre, mais je crois que chacun peut agir dans sa vie de manière à être au bout du compte du côté des bénis de Dieu. Une fois ces deux pièges évités, considérons comment ces quelques versets pourraient s’avérer précieux pour fonder notre engagement pour la paix. Jésus nous donne d’abord à voir des personnes, pas n’importe lesquelles, celles qui sont en manque, en détresse : j’ai eu faim, j’ai eu soif, j’étais un étranger, nu, malade, en prison. Toutes ces situations doivent interpeller notre conscience, croyants ou non, comme une exigence de rétablir des droits. Nous n’oublions justement pas en ce jour de commémoration qu’il aura fallu deux conflits mondiaux au cours du XX° siècle pour que l’humanité, pour que les nations s’entendent sur la déclaration universelle des droits de l’homme. C’est face au déni de la dignité humaine par des totalitarismes que la conscience moderne posera l’exigence d’affirmer cette dignité, de la fonder. Si nous cherchons à consolider la paix en Europe, dans le monde, c’est bien en fonction d’une conception de la dignité humaine et nous constatons que les forces militaires sont aussi envoyées en soutien pour des opérations humanitaires où il s’agit justement de révetir celui qui est nu, de visiter et de soigner celui qui est malade notamment. Mais si nous voulons effectivement faire oeuvre de paix et être cohérent avec notre conception de la dignité humaine, l’évangile nous appelle à ne pas distinguer pour mieux écarter les situations de détresse où la dignité humaine est en jeu. Il serait trop facile sous prétexte de s’occuper du malade de laisser l’étranger de côté ou celui qui est en prison. Selon l’évangile, la dignité humaine ne se divise pas. La rencontre de la personne vulnérable est à chaque fois pour le croyant, quitte à se laisser surprendre comme les hommes du récit, le lieu même de la rencontre de Jésus ressuscité. ’ C’est à moi que vous l’avez fait’ dit le roi du récit, en fait Jésus lui-même. Croyants ou non, si nous voulons être les dignes héritiers de celles et ceux qui ont donné leur vie pour la paix, pour le respect de la dignité humaine, nous voici comme obligés de travailler ici et maintenant au respect de la dignité humaine de manière indivisible au coeur même de notre société. Ne courons-nous pas le risque de réduire les contours de cette dignité inaliénable pour des motifs mal fondés ? L’évangile peut encore apporter un éclairage précieux sans donner certes de solutions à des problèmes complexes, mais en offrant des lignes de force cohérentes. J’étais un étranger et vous m’avez accueilli’. Ecoutons ce que Benoit XVI écrit en vue de la journée mondiale des migrants : « [le bien commun universel] englobe toute la famille des peuples, au-dessus de tout égoïsme nationaliste. C’est dans ce contexte qu’il faut considérer le droit à émigrer. L’Eglise reconnaît ce droit à tout homme, sous son double aspect : possibilité de sortir de son pays et possibilité d’entrer dans un autre pays à la recherche de meilleures conditions de vie » (Message pour la Journée mondiale des migrations 2001, n. 3 ; cf. Jean XXIII, Encyclique Mater et Magistra, n. 30 ; Paul VI, Encyclique Octogesima adveniens, n. 17). Dans le même temps, les Etats ont le droit de réglementer les flux migratoires et de défendre leurs frontières, en garantissant toujours le respect dû à la dignité de chaque personne humaine. En outre, les immigrés ont le devoir de s’intégrer dans le pays d’accueil, [en respectant ses lois et l’identité nationale]. « Il faudra alors concilier l’accueil qui est dû à tous les êtres humains, spécialement aux indigents, avec l’évaluation des conditions indispensables à une vie digne et pacifique pour les habitants originaires du pays et pour ceux qui viennent les rejoindre » (Jean-Paul II, Message pour la Journée mondiale de la paix 2001, n. 13). Comment ne pas porter dans notre prière ce matin les chrétiens d’Irak injustement frappés, poussés à l’exil.

J’étais malade et vous m’avez visité’. La souffrance morale liée à la maladie et notamment dans des cas extrêmes pourrait engager certains dans la possibilité d’une reconnaissance de la possibilité d’une ’aide active à mourir’. Est-ce une solution conforme à la dignité de toute personne qui réclame visite, soin, écoute ? Serons-nous de dignes héritiers pour construire une société de paix si nous laissons à celui qui est en détresse et au corps médical le choix de dire qu’une vie n’est plus digne d’être finalement vécue ? A quelle fraternité vraie sommes-nous appelés pour que le plus vulnérable entende qu’il est encore aimable, digne d’être aimé et de vivre ? Sommes-nous prêts à y mettre le prix ?

Ce matin, nous portons dans notre prière, dans notre méditation ceux qui ont oeuvré et ceux qui oeuvrent pour la paix au nom de la dignité humaine. Que cette même conception de la dignité inaliénable et indivisible inspire nos choix de société

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Abbé François Bidaud